mardi, janvier 30, 2007

 

Promenons-nous dans les bois


À l'occasion de la rétro GVS à la Cinémathèque ouvrant ses portes le 31, je ressors du placard une critique de son dernier film, Last Days



Dans Last Days, Gus Van Sant tente de faire revivre le mythe Kurt Cobain. Ou pas tout à fait. Mais un peu quand même.

Ces dernières années, Gus Van Sant nous a habitué à ses concepts d’étudiant poseur, comme dans cette reprise de Psycho plan par plan, ou à ceux frôlant le génie formel, comme dans Gerry et Elephant. Rassurons-nous, c’est bien dans la lignée de ces deux derniers beaux objets, avec lesquels il forme d’ailleurs une trilogie, que Last Days s’inscrit.

Le 5 avril 1994, Kurt Cobain, 27 ans, leader du groupe Nirvana et icône d’une génération, se suicide. Personne ne sait ce qu’il s’est réellement passé durant les derniers jours avant sa mort. Et c’est bien ce qui intéresse Van Sant, tout comme l’intéressait le pourquoi de la tuerie de Columbine et le déroulement de la balade dans le désert de deux gars dont un seul revint. Mais Van Sant a cette élégance pudique de ne pas chercher l’explication, de simplement offrir sa version organique des faits, sans recul métaphysique ou distance interrogatrice. Le cinéaste plonge plutôt dans ces mystères, main dans la main avec ses sujets, pour mieux pouvoir en cerner l’impalpable vérité.

Cette plongée au cœur des sensations explique bien alors pourquoi les fans de Cobain ne trouveront pas dans ce Last Days de quoi nourrir leur idôlatrie. Certes, Michael Pitt (Hedwig and The Angry Inch, The Dreamers) ressemble comme deux gouttes d’eau sale au héros crado, même s’il s’appelle Blake. Certes encore, il vit là ses derniers jours dans une maison délabrée, paumée dans la forêt, entouré de quelques copains sangsues. Certes enfin, c’est avec finesse que Van Sant convoque autour de Pitt une armada pointue des représentants du monde rock contemporain (Asia Argento, Lukas Haas, guitariste du groupe Bunny, aux côtés de Vincent Gallo, Kim Gordon de Sonic Youth en représentante de maison de disques).

Mais ce qui compte avant tout dans Last Days, bien plus que de faire revivre quelques instants une mythologie du bonhomme, c’est l’observation ressentie d’un homme au bord du gouffre, d’un archange sur le point de perdre ses ailes. La douleur n’y est pourtant pas tonitruante ou vitupérée, mais calme, comme résignée. Ajoutant à la mélancolie générale par ses propres compositions, dont un Death to Birth assez poignant, Michael Pitt dépasse en réalité le seul cadre de son rôle pour personnifier directement la souffrance.

C’est alors avec une maîtrise formelle hallucinante, superbe, que Van Sant met en scène son homme marmonnant dans les bois, ouvrant une boîte de Kraft ou recevant un représentant des pages jaunes. Déployant son arsenal de plans séquences hypnotisants, de cadrages équilibrés et subtils, de répétitions et ellipses rusées, il laisse son sujet errer et trébucher dans des images d’une rigueur artistique entière. Sans oublier ce travail sur le son, remarquable qui, entre de longues plages de silence, laisse planer sur le film une mélopée des derniers instants plutôt émouvante. Il faut l’avouer, le mélange est fascinant, malgré quelques allusions christiques lourdaudes. Pourtant, à bien y regarder, l’ensemble continue à respirer le creux, le vide.

Quelque chose manque, comme un réel attachement au personnage. Prêtant souvent le flanc à la sur-interprétation, l’oeuvre captive aussi, peut-être, en jouant plus simplement de notre envie perverse de s’abreuver à la dérive d’un autre, de nous abandonner à la contemplation du chaos. Si le sujet trottait dans la tête du cinéaste depuis 1996 (Pink, son roman publié en 97 évoquait déjà le suicide d’une rock-star), Last Days apporte néanmoins, et quelles que soient ses réelles intentions, une perturbante et envoûtante conclusion à cet étrange portrait en trois parties d’un pays véritablement à la dérive.

Comments:
Wow quelle plume que tu as ! Ton style d'écriture est superbe.
 
Oh ben ça, ça fait plaisir à lire :) merci.
 
Un beau texte pour un beau film que je me suis promis de revoir un jour.
 
Pour continuer moi aussi dans le compliment...

Je tiens à dire que je n'ai vraiment (mais vraiment!) pas embarqué dans Last Days quand je l'ai vu il y a quelques années. Cependant en lisant ce texte si bien construit, j'en viens presque à douter de mon jugement! :-)
 
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