lundi, janvier 08, 2007

 

Demain est un autre jour...

...Et s’il ressemble à celui dépeint par Alfonso Cuarón dans Children of Men, on ferait mieux de s’y préparer dès maintenant.

Plantons le décor. Nous sommes en 2027. Le ciel n’a jamais été aussi gris et après la subite et inexplicable stérilité des femmes, le monde n’est plus qu’un dépotoir à ciel ouvert dans lequel le désespoir dispute le haut du panier à l’intolérance totalitariste. Des camps de réfugiés ressemblant à s'y mépendre à la prison d'Abou Ghraib ou au ghetto de Varsovie poussent comme des champignons. Bien malgré lui et hanté par un traumatisme gros comme le bras, bref comme tout anti-héros bogartien qui se respecte, un homme (absolument parfait Clive Owen) est chargé de protéger une jeune femme, première créature enceinte depuis 18 ans.

Ce décor si poisseux, cette aventure si traumatique, ce sont ceux de Children of Men, nouvelle réalisation du mexicain Alfonso Cuarón à qui tous les lauriers faussement donnés à son comparse Iñárritu devraient bien plus légitimement revenir.

Car Cuarón, tranquille dans son coin, a bâti le plus intéressant des parcours en ces quelques années. Après quelques hollywooderies et un détour par la télé, il réalise en effet son premier film en espagnol, sa langue natale. Grand bien lui en prend, le résultat chaud bouillant s’appelle Y tu mamá también et le place directement dans la catégorie des regards neufs. L’air de rien, c’est alors le troisième épisode des aventures du magicien binoclard, Harry Potter, sur lequel il appose sa patte entremêlée de gothisme bon ton et d’expressionnisme pur jus. Un style est né.

Arrive maintenant ce Children of Men, adapté d’une nouvelle de celle que nombre de plumes trop enclines à la facilité aiment à appeler "la reine du suspense", P.D. James. Non. P.D. James n’est pas la reine du suspense. Elle est plutôt l’impératrice du désespoir à en juger par ce récit sombre, plombant, terrifiant. Dans un monde où l’espoir est mort, la vie n’a plus aucune valeur (l’équation est simplissime : plus de bébés=plus de civilisation), il ne faut pas plus de 15 secondes pour que l’homme retrouve sa nature profonde, celle d’un loup pour les autres hommes, à la sauvagerie d’une violence inouïe.

D’autant plus terrifiante, cette idée, en réalité, qu’elle se situe dans une toute petite vingtaine d’années et ne se fonde pas sur quelques prédictions farfelues ou théories fumeuses. Non. Ici, ce sera davantage une bonne vieille anticipation à l’ancienne, de celle dont Orwell savait nous gaver, au réalisme saisissant. Une anticipation soigneusement chaotique aussi, dans laquelle rien n’échappe à l’implacable mécanique du pire. Télévision partout, fascisme latent, climat ruiné, haine des autres portée à son incandescence, bref une société du futur d’où ne surgit aucune amélioration et dont nous sommes exactement en train de planter les graines en ce moment.

Mais ce glaçant récit ne serait rien sans la touche Cuarón. Mettant son style nerveux sans être emphatique, soigné sans être complaisant au service de son histoire plutôt qu’à celui de sa gloriole personnelle, le cinéaste accompagne chaque mouvement d’un regard diablement pessimiste où le gris et le brun rivalisent de nuances. Mariant au rétro-futurisme des décors plus vrais que nature un sens du réalisme méticuleux qui fait réellement froid dans le dos en nous promettant des lendemains qui déchantent salement, plongé dans une photographie pesante et prenante et mis en scène avec un sens du rythme aussi parfait qu’angoissant, Children of Men est la vraie première claque de l’année 2007. P.D. James et Alfonso Cuarón sont deux oiseaux de malheur qu’on ferait mieux d’écouter. Sous peine de gueule de bois sévère.


Comments:
Mon prochain sur la liste: c'est confirmé ! Merci pour cette critique intrigante !
 
Ce film n'est pas parfait. On peut en y réfléchissant un peu y trouver toutes sortes de choses à redire, à propos du scénario, du rythme, des implications philosophiques ou n'importe quoi d'autre.

Mais pourquoi? Ce film est un tour de force: avec le même scénario, les mêmes moyens, ça aurait tellement été facile d'en faire un Minority Report ou même un i. Robot. Un divertissement sans âme. Mais non, Cuaron en a fait un chef d'oeuvre du genre anticipation. Rien n'est laissé au hasard, tout y semble vrai, même les effets spéciaux qui sont absolument géniaux par leur sobriété et discrétion. De plus c'est formidablement écrit et joué.

Mais surtout, quelle trip! Aucun besoin de suspendre son jugement critique pour y croire, on est vendu après la première séquence et le rythme y est juste un peu décalé, de sorte que l'on ne sent pas l'habituel "sprint final". Comme science fiction, c'est au moins aussi bon que Blade-Runner ou Alien pour l'univers méticuleusement travaillé. Et pour l'action, vers la fin du filme, il y a un très long plan séquence (on y voit que du feu même si on sait que c'est truqué) qui rivalise en intensité et en inventivité avec n'importe quel film auquel je peux penser.

Allez-y (mais n'oubliez pas de rester sur terre; c'est un film de genre quand même!)
 
Cela décrit extrêmement bien l'atmosphère de ce film et la réaction qu'il provoque. Toujours agréable de lire sous une autre plume ce que l'on ressent!
 
Je viens de le voir et j'accorde mon violon sur le vôtre.
Quelle mise en scène!

Un vrai travail de moine pour le réalisme.
Prenant d'un bout à l'autre.
Dès le départ, on se fait aspirer comme une petite mousse de plancher par ce cauchemar brillamment réalisé.
Excellent casting, Owen en particulier.

Viva Cuaron!(et P.D.James)
 
bon. après une première fois, 30 minutes seulement, et complétement hors-foyer, j'y suis retourné et je suis 'speechless'.

qu'aucun média n'ait encore exploré l'aspect 'anticipation' de ce film confirme qu'aucun d'entre eux n'est capable de quelque refelxion que ce soit.

je laisserai le soin à mes amis critiques de parler de ce film plus longuement et plus pertinement, mais le plan séquence lors duquel julianne moore se fait tuer, est incroyable. j'ai consommé plus que beaucoup tout ce quui est spielberg et cinéma d'action, mais ce plan, je n'ai jamais rien vu de tel.

un film important. et ils sont rares dans ce monde du cinéma à plusieurs millions.
 
Yeahhh! Raf is back with us :)

Je suis bien contente de vous voir tous aussi flabergasté par ce film si marquant. Je ne comprends toujours pas, par contre, pourquoi il ne reçoit pas plus d'attention médiatique...
 
C'est un film qui laisse un peu sous le choc mais pour des raisons que nous ne comprenons pas bien à mon avis. D'où p-ê le silence relatif des médias (mais aussi parce que les médias dits 'sérieux' hésitent a considérer ou même aller voir ce film qui n'a l'air ni meilleur, ni moins bon qu'un autre véhicule à vedette).

Sommes-nous trop proches de ce futur? P-ê. Me suis-je demandé si ce film techniquement époustouflant était une longue fausse bonne idée? P-ê.

Bref, c'est à voir, ça c'est certain. Ne serait-ce que pour s'amuser ou s'effrayer des images qui nous viennent en tête, aussi choc, aussi faciles ou aussi brillantes qu'elles nous paraissent. Je vous trouve un peu vite sur la gachette avec les épithètes du genre 'grand film' 'marquant' etc. Nous sommes toutefois certain d'une chose, c'est signé par un cinéaste capable mais sans aucune personnalité ni signature. Il a fait et fera n'importe quoi. Un bon faiseur? Un frimeur? Un bon polyvalent?

Ce film doit vieillir pour qu'on en apprécie la valeur.
 
Le parcours de Cuaron déroute, mais le passé n'est pas garant de l'avenir.Ni le film dailleurs.Affirmer "qu'il fera n'importe quoi" est sentencieux et présomptueux à mon avis.
On est toujours aussi bon que la dernière bonne chose dont on est responsable."We can be heroes,but just for one day"

Sans personnalité et sans signature...Vraiment? J'en doute dans ce cas-ci. Ce film mériterait une table ronde.

Une longue fausse bonne idée. Peut-être, là je suis daccord, c'est d'un simplisme presque navrant.Pas de bébés, pas de civilisation.Sauf qu'on a les bébés, avons-nous une civilisation pour autant en 2007?

Peu nous importe la date, c'est proche de nous et c'est cela qui fait peur et nous trouble à mon avis.Regarder le caca dans lequel on s'est mis.
Il prend ses racines à notre époque et les poussent juste un peu plus haut sur une avenue tracée par P.D. James dans son roman paru en 1992 et magistralement porté à l'écran.

Je lirai ce bouquin.
Un truc m'a fait décroché dans le film et ça a justement rapport avec la photo qu'Helen a choisie pour son billet.
Comment ça s'fait qu'ils se font pas arrêter par les militaires?!
 
C'est drôle, Yvan, mais moi, c'est la scène qui m'a le plus troublée, celle qui résume le sentiment de profond malaise que j'ai ressenti pendant tout le film.
Pourquoi ils ne l'arrêtent pas? Mais parce qu'ils sont flabergastés! Parce que pas un seul ne prendrait le risque de mettre en danger ce qui, peut-être, pourrait sauver l'humanité.
Les balles s'arrêtent devant la vie. C'est peut-être cliché, cucul et tout ce que vous voudrez, mais c'est diablement efficace. Il y a à ce moment du film une mini-mini vague d'espoir, que l'on vient nous retirer immédiatement le bébé passé. Terrifiant.
 
Oui tout le monde est blasté par le bébé...Si seulement les pleurs d'un nourrisson pouvait arrêter les guerres :) Moi aussi j'étais "tému" comme une vraie Madeleine... Sauf que, on insiste dans le film en disant que le gouvernement l'enlèverait vite fait, et ce serait logique! Une naissance en 18 ans!
Un gouvernement facho s'en serait emparé et dans toute armée fasciste, il se trouve toujours un commandant sans coeur qui les auraient tassés sur le trottoir genre:
"Veuillez nous suivre svp"
Et je parle pas des deux twits qui se mettent à genoux pour se signer ;)
On pourrait en parler longtemps,
je lirai ce livre pour essayer de comprendre plus.
 
Salut Helen,

j'ai vu CHILDREN OF MEN cette semaine et j'en suis encore bouleversé. Comme toi, je pense que ce film est plus puissant que BABEL et qu'il vieillira sûrement mieux que le favori-aux-oscars. Il y a trop peu de film d'anticipation réussi (CRASH de Cronenberg ou même EXISTENZ du même auteur sont les plus récents selon moi) et ce genre déstabilise pas mal tout le monde (inclassable et souvent difficile à critiquer). Pour ce que nous pouvons en dire, Cuaron installe et surtout conserve ce climat surréaliste jusqu'au bout. Bien porté par Clive Owen et le reste du casting (Michael Caine en hippie, du bonbon ! Et que dire du toujours excellent comédien dont le nom est difficile à retenir...Chiwetel Ejiofor)le scénario réserve bien des surprises à tous ceux et celles qui embarquent dans ce futur immédiat. Meilleur film de 2006 ? Charles-Stéphane m'avait prévenu, et je suis d'accord avec lui. Film culte en devenir...
 
Un film d'anticipation, qu'on peut qualifié de pessimiste mais en fait très réaliste, qui soulève des questions plus que d'actualité pour que "le futur ne soit pas une question du passé".
 
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